Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que l’école puisse jouer un rôle dans l’émergence, le renforcement ou la régulation des troubles du comportement. L’enjeu n’est pas de désigner l’école comme cause, mais d’en interroger l’impact potentiel, en fonction de ses caractéristiques structurelles, relationnelles et pédagogiques.
Les données de recherche confirment que certains facteurs liés à l’environnement scolaire peuvent contribuer à l’apparition ou à l’intensification de comportements perturbateurs. L’un des éléments les plus déterminants est l’inadéquation entre les exigences scolaires et les capacités de l’élève. Lorsqu’un enfant rencontre des difficultés d’apprentissage non identifiées ou non prises en charge, il peut développer des stratégies de fuite, de retrait ou d’opposition active. L’agitation ou la provocation deviennent alors des formes d’expression d’un mal-être ou d’un découragement face à une tâche perçue comme insurmontable.
Un autre facteur majeur est le rejet par les pairs. Les enfants présentant des troubles du comportement sont souvent marginalisés ou stigmatisés dans le groupe-classe, ce qui renforce leur isolement social et alimente un sentiment de frustration ou de colère. Or, l’appartenance à un groupe de pairs est une dimension essentielle du développement social. L’étude de Coie et ses collègues (1995) souligne que les élèves rejetés par leurs camarades présentent un risque accru de comportements agressifs, de désengagement scolaire et de recours à des groupes déviants dans les années suivantes.
Le climat scolaire dans son ensemble peut également influencer la trajectoire comportementale des élèves. Une école marquée par une forte pression évaluative, une absence de dialogue entre adultes et élèves, des sanctions rigides sans accompagnement, ou une tolérance à la violence entre pairs favorise un climat d’insécurité relationnelle. Les travaux de Cornell et Huang (2016) ont montré que le sentiment de justice perçue à l’école est un prédicteur puissant du comportement des élèves : lorsqu’ils perçoivent les règles comme cohérentes et les adultes comme justes, les conduites transgressives diminuent, y compris chez les élèves déjà identifiés comme « à risque ».
Il convient également de souligner le rôle potentiellement pathogène de certaines pratiques éducatives lorsqu’elles se limitent à la punition ou à l’exclusion, sans travail de compréhension ni soutien à l’enfant. Les exclusions répétées de classe, les avertissements humiliants ou les dispositifs « parking » peuvent renforcer le sentiment d’exclusion, accentuer la défiance envers l’institution et figer l’enfant dans une identité de perturbateur. Skiba et ses collègues (2014) soulignent que ces pratiques punitives, bien qu’efficaces à court terme sur le climat de classe, aggravent souvent les difficultés de l’élève sur le long terme et sont associées à un risque accru de décrochage scolaire et d’engagement dans des trajectoires délinquantes.
Face à cela, il est crucial de rappeler que l’école peut aussi être un facteur de protection majeur. Lorsqu’elle offre un cadre prévisible, des adultes disponibles, des aménagements pédagogiques adaptés et une valorisation des efforts, elle peut atténuer l’impact de contextes familiaux difficiles ou de vulnérabilités individuelles.
Évitons les pièges
Sur le plan clinique, cela invite à une analyse fine du contexte scolaire dans toute évaluation de troubles du comportement. Il ne suffit pas de recueillir les observations des enseignants sur les comportements inadaptés ; il est tout aussi important de questionner le type de relation entre l’enfant et les adultes, la cohérence des réponses éducatives, la qualité de l’intégration dans le groupe classe, et les conditions pédagogiques proposées. Ce n’est qu’en tenant compte de cette dimension que l’on peut éviter les erreurs de diagnostic ou les prises en charge centrées exclusivement sur l’enfant, en négligeant les interactions systémiques.